• Gharabagh (Tiflis 1917)
    par Sergueï Gorodetsky (1884-1967) - Сергей Городецкий


    L'Arménie ressuscitée (Erévan), N°1, 1989, pp
    19


  • Recherche bibliographique :
    Nil Agopoff

  • Numérisation et scanérisation :
    Méliné Papazian
  • Encyclopédie arménienne, Erévan 1977, Tome III, p181

  • Publications de Gorodetsky sur l'Arménie
    - Anges d'Arménie, Tiflis 1918
    - Aurore septentrionale, Moscou1968
    - Sur l'Arménie et la culture arménienne, Erévan 1974

  • Gorodetsky eut des relations avec H. Toumanian, A. Issahakian, Djivani, Eghiché Tcharents, Mardiros Sarian, Hakop Hakopian, E. Thatévossian, H. Kotchoyan, Naïri Zarian

  • Sergey Gorodetsky - Sergey Gorodetsky and Armenians -



  • Chaque pays, chaque nation a une citadelle chère à son âme. Quand l'histoire du peuple traverse une période heureuse, elle devient le centre de la vie culturelle et politique. Quand le sort harcèle le peuple, elle devient le rempart de la vie nationale, un îlot d'espérance, un gage de reconnaissance.

    Pour le peuple arménien, c'est justement ce rôle qui a été et est toujours tenu par la région montagneuse du Gharabagh.

    C'est la nature elle-même qui lui a conféré une importance énorme. Là, dans les hauteurs inaccessibles du Gharabagh, qui sont le prolongement des plateaux du Kars et du Sévan, durant plus de deux mille ans, le peuple arménien a fait face à la poussée des tribus nomades, sauvegardant sa culture, défendant ses traits nationaux.

    Etant ethnographiquement, économiquement et linguistiquement homogène, le Gharabagh est devenu la citadelle de l'Arménie, son aile orientale. Il l'a été dans le passé, il le restera toujours, car le coeur de l'Arménie, la plaine d'Ararat serait indéfendable sans le Gharabagh. Plus d'une fois, au cours de l'histoire, les vagues des invasions sont venues se briser sur la forteresse du Gharabagh, ne parvenant à s'infiltrer que dans les vallées des fleuves, sans cependant pouvoir s'y maintenir longtemps. A maintes reprises les mélikats de la principauté du Sunik, (nom du Gharabagh dans l'antiquité), ont chassé l'ennemi par leurs propres forces. L'histoire se répète et la dernière fois cela s'est reproduit sous nos yeux.

    La nature et l'histoire ont crée, au Gharabagh, un type anthropologique bien déterminé. Les habitants de cette région, dispersés dans le monde entier, sont facilement reconnaissables. Le geste noble, un courage à toute épreuve frisant la témérité, une assurance opiniâtre, un amour traditionnel du foyer-voilà les traits sympathiques de l'habitant du Gharabagh, qui sont, pour ainsi dire, la cristallisation des vertus antiques des Arméniens, ternies ailleurs sous les coups cruels de l'histoire, mais conservées dans leur pureté première au Gharabagh. Peuple robuste, de haute stature, qui s'est réfugié dans les montagnes pour échapper à l'ennemi, qui a forci dans l'air pur des montagnes et est resté exempt de tout mélange qui altère la race des habitants de la plaine.

    La mémoire historique des Arméniens doit retenir beaucoup de noms retentissants de Gharabaghtsis. Il n'est de domaines où ils n'aient fait montre d'initiative et de talent. Politique, littérature , activités sociales, négoce... ils se sont distingués dans toutes ces branches. On pourrait citer beaucoup d'exemples: c'est pourquoi, sans prétendre à être exhaustif, rappelons quelques uns parmi les plus illustres, dont les noms ont acquis une grande notoriété: parmi les personnalités politiques, Aram-Pacha, Sako Sahakian; parmi les militaires, le général Lazarev; parmi les industriels, Kostia Hambartsoumian; parmi les hommes de lettres, Léo, Amirov, éditeur du ''Messager arménien" à Moscou. La majorité des rédacteurs de journaux arméniens sont originaires du Gharabagh.

    Ayant fourni tant de personnalités éminentes parmi sa population mâle, le Gharabagh a aussi créé ou plutôt conservé dans sa pureté, le type premier de la femme arménienne dont la psychologie et les moeurs ont gardé les particularités de l'époque patriarcale.

    Forgé par sa culture et ses traditions, le Gharabagh n'a pas, de nos jours non plus, déshonoré sa gloire antique. Ayant rassemblé, comme du temps de Timour-Lang, leurs troupes, les méliks ont défendu l'indépendance du Gharabagh. L'épisode de Chouchi n'altéra pas la vue d'ensemble de la défaite de Nouri-Pacha et, de même qu'à l'époque des invasions précédentes, la ligne défensive reste pratiquement intacte.

    Voilà ce qu'est le Gharabagh pour l'Arménie. Sons doute, si cette dernière venait à le perdre, l'idée de l'autodétermination de la nation en eût été fortement affectée. Et, au contraire, ayant le Gharabagh, l'Arménie reçoit un important apport culturel d'énergie qui irrigue les espaces ravagés de l'Arménie, les féconde, achevant ainsi l'histoire glorieuse et séculaire du Gharabagh.

    Actuellement, chaque peuple recherche ce qui est son propre. L'avenir des nations ressuscitées dépend de ce qu'elles puissent découvrir en elles-mêmes une quantité suffisante de levure de leur culture nationale. Dans de telles conditions, tous les centres où, pour une raison ou une autre, la vie culturelle s'est concentrée, acquièrent une importance exclusive. C'est aussi celle du Gharabagh pour l'Arménie.

    Il est vrai que l'histoire a attiré l'Arménie vers le Sud, vers les mers chaudes, et il est possible que de là jailliront des forces qui feront du Gharabagh la frontière septentrionale de la nouvelle Arménie.

    Dans ce cas non plus il ne perdra rien de son importance de fonds culturel intact et vérifié par les siècles.

  • Cet article du poète, publiciste et traducteur Serguéi Gorodetski (1884-1967) a paru en 1919 dans le quotidien Kavkazskoïe slovo de Tiflis.